Lean Kanban France 2015 : pour ne pas estimer, il faut être Agile

En ouverture de la deuxième journée du Lean Kanban France, Vasco Duarte, Coach Agile (entre autres) plaide pour l’arrêt de l’estimation des tâches dans les projets informatique et nous a livré une vision détaillée de son analyse. C’est convaincant, cependant, qu’est-ce que çela impliquerait de mettre cette pratique en place ?

Le message

Le message de Vasco Duarte est plutôt simple :

  • Pour augmenter la productivité, vous devez produire le même volume de résultats avec moins de travail;
  • Si vous organisez votre travail par ordre de priorité et que vous travaillez toujours sur les choses les plus importantes, alors “l’estimation” n’aura pas d’impact.

Mais pourquoi estimer ne serait-il pas prioritaire ? Vasco Duarte démontre sur de nombreux exemples concrets que « l’estimation exacte » n’existe pas. Il montre également comment les estimations sont utilisées à tort pour répondre à des questions essentielles sur la gestion projet telles que : la taille de l’équipe, la durée prévisionnelle du projet et le budget à allouer au projet. Sa posture critique reste pour autant toujours constructive et ne l’empêche pas de proposer des outils alternatifs pour répondre à ces questions.

Voici par exemple un résumé de ce que Vasco Duarte appelle : “Applied capacity planning with no estimates”.

  • Analyser : Procéder à une analyse détaillée des informations collectées pour pouvoir les exploiter.
  • Collecter des mesures : Il est nécessaire de mesurer pour prévoir.
  • Temps : Le temps est en général un facteur limitant du projet.
  • Prévoir : Utiliser les données collectées pour établir des prévisions par rapport aux contraintes temporelles.
  • Hypothèses : Le travail de prévision n’est valable que lorsque certaines conditions sont réunies. Les expliciter sous forme d’hypothèses est essentiel.
  • Similitudes : Utiliser la prévision et comparer avec d’autres références.
  • Penser : Savoir ainsi collecter, réfléchir et évaluer la faisabilité du projet, sinon prendre les décisions adaptées.

Globalement, la démonstration est très convaincante. Mais le problème n’est-il pas au-delà des faits qu’il énonce si brillamment ? Ne pas estimer, c’est aussi ne pas entrer dans le jeu de la prédiction et assumer ensemble la réussite du projet. #NoEstimates serait-il en fait une autre manière de dire « Préférons la collaboration avec le client à la négociation contractuelle » ?

La démonstration

Visiblement, Vasco Duarte ne cherche pas à convaincre. Il n’y a pas d’appel à nos émotions ou d’effets ronflants dans sa présentation. Il énonce tranquillement des faits et cela s’avère très convaincant. Il rappelle par exemple l’impact énorme des files d’attente dans nos projets. Une tâche donnée passe en moyenne entre 80 et 90% du temps de son « existence » à attendre qu’on s’occupe d’elle. Il est donc plus important, mathématiquement, de mesurer et d’optimiser le débit du flux que d’estimer des temps de travail sur chacune des tâches. C’est logique, non ?

Vasco présente également le résultat d’expérimentations très concrètes. Il s’agit par exemple, de comparer la date de fin du projet d’après les estimations et en les remplaçant par la valeur 1. La date finale est alors peu impactée. Un participant de la conférence en profite, d’ailleurs donc pour tweeter avec malice sur sa propre expérience :

commentaire twitter

Vasco rappelle également que les incidents, totalement imprévisibles, ont un poids aussi important que la nature du projet dans l’issue finale. En d’autres termes, quand on regarde le coût par unité de temps, la complication accidentelle est aussi importante que la complication intrinsèque :

Cost/duration

La conclusion semble donc sans appel. Les estimations échouent à prédire convenablement l’issue d’un projet. Il appelle donc les dirigeants d’entreprises à ne pas « parier sur l’avenir de leur entreprise sur la base de méthodes qui ont de si mauvais résultats ». Autrement dit : «l’espoir est une mauvaise stratégie de management ».

noestimates

La démonstration de Vasco Duarte a de quoi ébranler les plus sceptiques. Pourquoi donc continuons-nous massivement d’estimer ?

Il suffit de s’y mettre ?

Nous en avons discuté entre participants après la keynote et ceux qui ont essayé témoignent : il faut convaincre pour lutter contre la fausse évidence des estimations. Cela prend beaucoup plus de temps que de ne pas estimer. Mais alors, il ne reste plus qu’à démontrer par l’absurde que cela ne sert à rien, comme nous le suggérait notre Twittos taquin ? Oui, c’est une approche efficace bien que radicale… mais qui présente des risques. En effet, les estimations ne servent pas vraiment et pas seulement à deviner la date de fin. Dans la discussion qui s’ensuit, nous revenons en fait à ce que Craig Larman appelle le « contract game ».

Le contract game

Quand je donne une estimation, je donne aussi à mon interlocuteur la possibilité de me dire en cas d’écart « pourtant tu m’avais dit…».  Estimer servirait donc (avant tout ?) à transférer la responsabilité sur les épaules de celui qui estime. Par conséquent, ne pas estimer nécessiterait d’admettre à la fois que la bonne estimation n’existe pas mais aussi qu’une bonne collaboration avec le client vaut mieux qu’un contrat. Diantre, il faudrait donc mettre en œuvre les valeurs agiles ? Voici la démarche en 10 points que Vasco Duarte propose pour cela :

  • Faites confiance à votre système (de mesure et de développement logiciel) ou construisez-en un autre;
  • Réduisez le cycle des retours (de la part du client);
  • Croyez les données (mesurées), pas les prévisions;
  • Examinez (systématiquement) des alternatives pour prendre des décisions, mieux corrélées à valeur ajoutée pour l’activité de votre entreprise;
  • Testez avant tout la valeur, ensuite seulement la fonctionnalité;
  • Les estimations sont un gâchis, réduisez leur impact sur votre activité;
  • Ne mesurez l’avancement que sur la base de logiciel opérationnel;
  • Apprenez à comprendre votre système (mesures, temps de traversée, débit,etc.);
  • Utilisez des méthodes qui ont fait la preuve de leur efficacité;
  • La transformation commence par vous-même!

Pour ne pas pas estimer, il faut vraiment être Agile

Être vraiment Agile, se remettre personnellement en question, mettre de côté des estimations hasardeuses au profit de mesures rigoureuses… Pas si simple en fait. C’est peut-être pour cela que la première fois que Vasco Duarte a présenté son analyse, désormais mondialement connue sous le titre de NoEstimates, la réponse fût si sèche : « Ferme la porte…. et ne parle de ça à personne !». Pour ne pas estimer, il faut  donc pouvoir vraimentêtre Agile et, au passage, déranger quelques usages. Tout un programme, n’est-ce pas ?

PS : Merci à Yann Gensollen, Product Owner chez Marmelab, notre laboratoire d’innovation digitale, et co-organisateur de l’événement play14.org pour la relecture de cet article et les compléments pertinents et essentiels qu’il y a apportés. Il est également l’auteur d’un article fort intéressant sur cette conférence Lean Kanban France 2015.

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Philippe BRIERE
Philippe BRIERE

Fort de 15 ans d'expérience en pilotage de programmes IT au sein d'organisations très différentes, Philippe a dirigé un programme de refonte SI majeur pour la Marine Nationale avec une centaine de parties prenantes et des contraintes organisationnelles fortes. Manager-Coach affirmé, il est également intervenu dans la conception de projets Web avec des incertitudes très fortes sur le produit. Cette diversité d'expériences couplée à ses connaissances en termes d’Agilité et d’animation d’ateliers de type Innovation Games le rendent aujourd'hui très pertinent sur des rôles de Facilitateur, Coach Agile et Directeur de Projet.

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